Présentation du contenu : Ce fonds rassemble les documents relatifs au travail de Claude Meillassoux, des années 1950 aux années 2000. Ses archives ont été regroupées en grandes parties thématiques qui témoignent de son activité de chercheur anthropologue africaniste.
Les archives de Claude Meillassoux, à l’image de nombreux fonds de chercheurs, sont constituées à la fois de documents de travail (archives de terrain, publications, ensemble de notes manuscrites, correspondance etc.) mais aussi d’une riche documentation accumulée tout au long de sa carrière. A cela s’ajoutent les archives relatives aux fonctions qu’il a exercées en tant que chercheur puis directeur de recherche au CNRS.
Les archives de Claude Meillassoux contiennent :
- Des documents à caractère biographique : dossiers relatant son parcours universitaire, dossiers de carrière, vie associative, …
- De la correspondance : majoritairement scientifique, mais quelques courriers personnels peuvent être retrouvés dans cette catégorie
- Des archives relatives aux missions sur le terrain qu’il a effectuées tout au long de sa carrière, en particulier au Mali et au Sénégal. Le fonds détaille ainsi 10 missions de terrain allant de 1958 à 1975. Chaque mission comporte généralement la même organisation documentaire : des documents relatifs à l'organisation de la mission (projets, comptabilité, ordres de mission, correspondance), des journaux tenus au quotidien et faisant état de ses activités au jour le jour, des documents graphiques (cartes, plans, schémas, croquis), des photographies (pellicules, diapositives, épreuves), des enregistrements sonores (cassettes audio, bandes magnétiques) et de la documentation accumulée sur place. Enfin, la partie mission va comporter un grand ensemble de carnets de terrain, contenant des notes manuscrites. Une moitié va être organisée par Claude Meillassoux selon un système de lettres (exemple: carnets EA à EZ), ces carnets ont une logique chronologique et rassemblent des notes diverses; l'autre moitié regroupe des carnets classés thématiquement par Claude Meillassoux (clans, villages, économie, etc ...). Dans les deux cas, le classement initial du producteur a été respecté.
- Des archives se rapportant à ses recherches et aux relations scientifiques qu’il a maintenu tout au long de sa vie : dossiers nominatifs de chercheurs dont il a suivi les travaux ou avec qui il a entretenu une correspondance, dossiers thématiques de recherches sur l’ Afrique , documentation scientifique, presse et autres documents iconographiques.
- Les dossiers de travail de la quasi-totalité de ses publications (de ses deux thèses Anthropologie économique des Gouro de Côte d'Ivoire : de l'économie de subsistance à l'agriculture commerciale (1962), Femmes, greniers et capitaux (1975) aux articles publiés dans des revues diverses et autres contributions à des ouvrages scientifiques). Les dossiers sont globalement organisés de la même manière; on y retrouve les exemplaires finaux des publications, les multiples brouillons et dactylographies de travail et de la correspondance.
Historique du producteur : Né le 26 décembre 1925 à Roubaix. Décédé le 2 janvier 2005. Anthropologue africaniste, chercheur au CNRS, intellectuel engagé.
Claude Meillassoux a marqué plusieurs générations de chercheurs et il a été l'un des anthropologues qui a contribué à la refonte des sciences sociales sur l’Afrique.
Un économiste de formation
Originaire d'une des plus importantes familles de l'industrie du textile , il obtient en 1948 un diplôme de l'Institut d'Études Politiques de Paris (section Économie), ainsi qu'un baccalauréat en droit à la Faculté de droit de Paris. Envoyé par son père aux États-Unis, il obtient un Master of Arts in Economics à l’ Université du Michigan en 1950 puis devient administrateur dans les services du Plan Marshall avant de travailler avec des experts économiques américains et d’être finalement embauché chez Dorland, une société de marketing et de publicité des Champs-Élysées à Paris. Son opposition de plus en plus forte à son milieu social et professionnel le conduit à se rapprocher des militants de gauche en marge du Parti Communiste et de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) dont il condamne la position vis à vis de la situation coloniale. Il fréquente un petit parti neutraliste, le Centre d'action des gauches indépendantes (CAGI), où il rencontre notamment Pierre Naville, Daniel Guérin, Claude Bourdet et Gilles Martinet, et découvre Marx et Engels, auteurs dans lesquels il se retrouve bien plus que dans ceux qu'il a étudié aux États-Unis.
Le virage idéologique et l’orientation vers les sciences sociales
Ses convictions le poussent à démissionner et à quitter le secteur privé et les affaires. Dès lors, il consacre beaucoup de temps à son action militante. En 1955, il décide de s'orienter vers les sciences sociales et se met à fréquenter dès 1956, le séminaire de Georges Balandier à la VIe section de l'École Pratique des Hautes Études (EPHE) intitulé « Sociologie de l’Afrique noire ». C'est le point de départ d’une profonde amitié et d’une riche collaboration intellectuelle qui se poursuivra (non sans discussions) notamment au Centre d’études africaines.
En 1957, Claude Meillassoux met sa pratique de l'anglais au service de Georges Balandier, qui souhaite dépouiller la littérature essentiellement britannique portant sur l' Afrique australe , dans le cadre d'un projet de recherche sur les implications sociales du progrès technique. Cette vacation l'amène à s'intéresser à l'apartheid et à l'exploitation dans ces colonies. Au bout d'un an de dépouillement, Georges Balandier l'envoie enquêter six mois avec Ariane Deluz chez les Gouro en Côte d'Ivoire afin d'étudier les transformations économiques et sociales d'une société traditionnelle sous l'effet de l'introduction des cultures commerciales. Cette enquête ethnographique de terrain fonde les réflexions théoriques et la réputation anthropologique de Claude Meillassoux. Il publie à son retour l’article « Essai d'interprétation du phénomène économique dans les sociétés d'autosubsistance », souvent considéré comme le texte fondateur de l’ anthropologie économique d’inspiration marxiste en France. Soutenue en 1962 sous la direction de Georges Balandier à l'EPHE, et publiée en 1964, sa thèse sur les Gouro de Côte d'Ivoire fait date. Claude Meillassoux y pose les solides jalons théoriques et expérimentaux d’une « anthropologie totale » selon la formule de Georges Balandier. En se dissociant du courant idéologique dominant de l’époque, le structuralisme, Claude Meillassoux prend le parti de montrer comment, à partir des fonctions économiques de la société qu’il étudie, les formes de production matérielles engendrent la production des formes sociales. Selon Bernard Schlemmer, cette thèse magistrale a permis en France le soudain essor de la recherche en anthropologie économique. En 1964, Claude Meillassoux entre comme chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et y effectue toute sa carrière.
La carrière d'un chercheur atypique
Un anthropologue africaniste
Enquêtant au Mali et au Sénégal, il travaille d’abord sur le rôle de la société Soninké dans l’histoire de l’Afrique noire. De 1962 à 1963, grâce à une bourse de la National Science Foundation, il part en mission un an à Bamako, où il participe à une vaste enquête sur les associations volontaires dans l’Afrique urbaine. Il y effectue également des recherches sur l'histoire et les institutions précoloniales. Entre 1964 et 1965, en mission huit mois au Mali, il commence ses recherches sur l'organisation des clans, des castes et de l'esclavage en Afrique sahélo-soudanienne. De novembre 1965 à novembre 1966, il séjourne un an au Sénégal, mis à disposition de l'Institut de Développement et de Planification de Dakar. En 1966, il part en mission un mois au Goye (Sénégal) où il continue ses recherches sur les clans, les castes et l'esclavages chez les Soninke du Gajaga. Entre 1966 et 1967, en mission de cinq mois au Mali, il poursuit ses recherches comparatives sur l'organisation des clans, des castes et de l'esclavage parmi les populations dites « Marka », de Banamba à Djenne. Il s'attache particulièrement à l'étude des castes de musiciens. En 1968, il part en mission d'observation des cérémonies septennales du Kamablon de Kangaba au Mali. En 1969, il part deux mois au Mali afin d'effectuer des recherches complémentaires sur les soninké du Wagadu. En 1970, il part en mission quatre mois au Sénégal où il effectue des travaux de dépouillement d'archives, de linguistique et continue ses recherches comparatives sur les clans, les castes et l'esclavage au Futa Tooro. Entre 1975 et 1976, en mission trois mois au Mali, il commence des recherches dans le Bélédugu et le Jonkoloni sur les relations entre récits légendaires et histoires. Il collecte notamment deux légendes historiques qu'il confronte avec la tradition orale des communautés concernées.
Ces terrains de prédilection sont donc clairement le Mali et le Sénégal, où il effectue l'essentiel de ses missions, mais il s’est aussi intéressé, et de très près, aux Pygmées, à l’Afrique du Sud (notamment dans le cadre du Groupement de Recherche (GR) « Afrique australe »), aux castes indiennes, aux Inuits, à la royauté Inca.
Une difficile reconnaissance du CNRS
En 1964, Claude Meillassoux entre au CNRS comme chercheur à la section 33 (Section Anthropologie, Ethnologie, Préhistoire). Il est d'abord chargé de recherche dès 1966 puis devient maître de recherche en 1974.
En 1967, il remplace Jean Rouch à la direction de la Recherche Coopérative sur Programme (RCP) n°11 « Ethnosociologie de la boucle du Niger » (initialement appelée «Objet et méthodes d'une ethnologie comparée de l'Afrique noire») qui avait l'objectif premier de fédérer les différentes recherches en Afrique. Une trentaine de chercheurs la composait et l'aire géographique étudiée recoupait les anciennes colonies françaises d'Afrique de l'ouest et d'Afrique équatoriale, autrement dit, le Sénégal, le Mali, le Niger et le Tchad. Elle s'acheva en décembre 1968 et Claude Meillassoux dirigea dès 1969 l'Équipe de Recherche (ER) « Systèmes économiques africains ». Il s'intéresse alors au mode d'exploitation sud-africain et à l'esclavage. Au cours des années 1980, il codirige l'Équipe de Recherche (ER) 225 « Sociétés rurales et politiques de développement ». En 1986, il met en place le Groupement de Recherche 846 « Afrique australe », qui comprend des chercheurs, universitaires et doctorants, des anthropologues, des sociologues et des économistes. Cette équipe connait un vif succès, notamment dû à l'approche pluridisciplinaire et au dialogue entre chercheurs africains et français. Il ne dirigera cependant jamais de grande unité de recherche en tant que telle et ne sera pas affilié au Centre d'études africaines de Georges Balandier. Reconnu par ses pairs, et bien qu'il obtienne la médaille d'argent du CNRS en 1984, Claude Meillassoux se situait en marge du schéma de pensée traditionnel.
Une pensée engagée aux marges des disciplines
L'influence de Claude Meillassoux a d'avantage été celle d'un maître à penser. Rapidement, c’est la grande majorité des anthropologues français qui se trouvent peu ou prou influencés par les travaux de Claude Meillassoux ; au point que l’anthropologie économique va disputer le devant de la scène disciplinaire à la seule concurrence de l’anthropologie structurale pendant toute la décennie. Invité à donner cours et conférences dans les universités étrangères les plus prestigieuses, Claude Meillassoux a également participé à de nombreux travaux collectifs. Dès 1971, il anime un séminaire de la VIe section de l'EPHE, qui devient, en 1975, l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Il y invite des anthropologues mais également toute personne qui s'intéresse au mouvement d'émancipation et de libération nationale. Mais ce séminaire n'est pas seulement un lieu de paroles. Réunissant des chercheurs d’horizons et de disciplines variés, il donne lieu à plusieurs ouvrages collectifs d’importance dont Qui se nourrit de la famine en Afrique ? . La démarche si caractéristique de Claude Meillassoux, qui consiste à assumer dans un même mouvement responsabilité scientifique et responsabilité citoyenne, recherche académique et engagement politique, s'y révèle. La démarche de Claude Meillassoux lie constamment activité professionnelle et actualité historique, responsabilité intellectuelle et responsabilité citoyenne.
La bibliographie ci-dessous montre assez l’étendue de ses champs d’intérêts, où il est difficile de démêler quand le questionnement théorique découle de l’engagement politique ou quand la démarche inverse prédomine. Nombre de ses articles ont porté directement sur les questions sociales apparemment bien éloignées de ses terrains africains, mais découlant en fait de son approche scientifique et de sa volonté de la mettre au service des luttes contre toutes les injustices. C’est son engagement politique qui est premier dans sa découverte de l’Afrique australe. Catherine Coquery-Vidrovitch écrit à ce sujet à Bernard Schlemmer : « Je me souviens l'avoir vu à son retour d'Afrique du Sud, et il m'avait dit : « je ne pouvais accepter d'aller dans ce pays (de l'apartheid) qu'à la condition d'en rapporter un témoignage ». Il fut là encore un des tous premiers chercheurs à faire entrer l'Afrique du Sud dans le champ des préoccupations françaises! ». Il en ramène l'ouvrage Les derniers Blancs: le modèle sud-africain . Dans les années 1980-1990, il met à nouveau à l’œuvre cette ouverture pour que l’ensemble de la communauté scientifique intéressée soit collectivement interpellée, en organisant, avec un groupe de collègues de diverses disciplines, des colloques dont il voulait qu’ils portent à l’interface des disciplines. Les débats s'animent autour de thèmes tels les dynamiques démographiques de l’évolution sociale ( Terrains et perspectives ), la nature du système de l’apartheid ( Les spectres de Malthus ) ou encore le travail des enfants( L’enfant exploité, oppression, mise au travail et prolétarisation ). Ce qui caractérise l’itinéraire de Claude Meillassoux, c’est ce va-et-vient entre engagement intellectuel et engagement militant qui, chez lui, reste permanent. Sa démarche même refuse de considérer aucune société, aucun phénomène social, comme pouvant être analysé de façon autonome, isolée, hors contexte. Jamais Claude Meillassoux n’a dissocié son travail de chercheur de ses convictions intimes de citoyen et de penseur militant, mais il l’a fait en conscience et avec toute sa rigueur scientifique.
Un auteur prolifique
Claude Meillassoux a été tout au long de sa vie un auteur prolifique, très lu et très traduit (citons notamment Femmes, greniers et capitaux , traduit en anglais, espagnol, italien, portugais, allemand et japonais). Pour l'ouvrage dirigé par Bernard Schlemmer, Terrains et engagements de Claude Meillassoux , plus de 250 références bibliographiques sont enregistrées.